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5 questions à Jean-Louis Etienne, explorateur et médecin nutritionniste

On ne présente plus Jean-Louis Etienne tant ses expéditions, livres et conférences ont touchés des publics nombreux et variés en France comme à l’échelle planétaire. Des océans qu’il parcourut avec Eric Tabarly à ses exploits himalayens et polaires à pieds  ou en ballon… l’homme a parcouru dans tous les sens notre petite planète. Sur des durées de 5 jours à 7 mois !


Ohmyfood : l’alimentation en milieux extrêmes (Vendée Globe, spatial, expéditions) vous semble t’elle source de recherche potentielle pour demain ?

Jean-Louis Etienne : dans les années 80, l’alimentation dans ces moments de courses ou d’expéditions, c’était le saucisson et la boîte de conserve ! Les choses ont vraiment évolué. Aujourd’hui, ce sont des sportifs de haut niveau qui partent dans l’Himalaya, à l’assaut des mers ou des glaces. Ils ont des connaissances précises sur l’alimentation, laquelle est vraiment considérée aujourd’hui comme l’une des clés de la performance.
Il y a eu aussi des recherches, comme celles sur la lyophilisation. Cette technique consiste à ôter l’eau d’un produit, rendant les produits plus légers. Tout cela a fait gagner énormément de poids tout en gardant les principes actifs des aliments. Bien pratique en expédition !

Dans l’espace, les choses sont encore plus particulières car ils y restent longtemps. Et il est impensable d’ouvrir une boîte de petits pois en apesanteur : ceux-ci s’envolent dans tous les sens. De ce fait, tout est conditionné sous forme de pâtes… Mais quand on a faim, on s’adapte !

On trouve désormais dans les magasins des plats pouvant être préparés très vite, idéal pour des périples de durées longues comme le Vendée Globe. Mais au quotidien, on peut se poser la question si ces plats ont été conçus avec une véritable envie de nourrir les gens ?

Ce qui pêche aujourd’hui, c’est une connaissance des besoins nutrionnels de base et de la composition simple des aliments pour pouvoir répartir les sources de protéines par exemple.

Si on ne connaît pas les bases, on ne sait pas très bien équilibrer ses menus.

Ce n’est pas forcément simple de le faire sur une semaine comme il est souvent dit. Moi par exemple, j’équilibre sur 2 jours. Car on se rappelle bien de ce qu’on a mangé hier.

Mais plus encore, ce sont bien sûr les abus et les continuités qui sont préjudiciables.

Ohmyfood : Y a-t-il un lien entre le climat des expéditions que vous faites depuis de nombreuses années et votre préparation alimentaire pour ces expéditions ? Concrètement, vous mangez quoi dans le grand nord ?

Jean-Louis Etienne : ce qu’on met de plus dans le grand froid ce sont les corps gras.

La température du corps est à 37°C. Et c’est très précis. Quand vous êtes à 36°C, vous êtes déjà en hypothermie ; quand vous êtes à 38°C, vous avez de la fièvre. Il est donc vraiment important de rester à 37°C. Et pour cela, il y a 2 choses à faire : l’une, se couvrir ; l’autre, s’alimenter . C’est le charbon.

On a besoin de graisses dans les pays froids. C’est d’ailleurs la même chose sous nos latitudes. En cette période d’hiver par exemple, on a plus envie d’un cassoulet que d’une salade ! On mange plus gras ; on a faim de graisse.

Dans ma traversée de l’Arctique, j’avais emmené du beurre et des petits sachets d’huile d’olive.

Je composais donc mes repas avec 2 ou 3 bases glucidiques (pâtes, pomme de terre, riz) sur lesquels je construisais mon plat en ajoutant des apports protéiques – les œufs en poudre sont très pratiques ! – auxquels j’ajoutais mes graisses. Le beurre ou l’huile d’olive suivant les cas.

Ohmyfood : De s’alimenter pendant les expéditions, est-ce une perte de temps ou une pause plaisir ? Et… en aviez-vous le temps d’ailleurs ?

Jean-Louis Etienne : ça devient un plaisir ! Quand j’étais au Pôle Nord, je me faisais un petit déjeuner avec des céréales, du lait en poudre, du sucre, des fruits secs, de l’eau, du beurre. Je me constituais ainsi une grosse bouillotte que je me mettais dans le ventre. J’étais bien !

Puis je marchais pendant 8 heures sans m’arrêter, mais en faisant parfois des petites pauses grignotage (notamment à base de fruits secs).  Quand je m’arrêtais de marcher, il était autour de 16 heures.  Et je me faisais un bon goûter : la même chose sensiblement que pour le petit déjeuner. On a faim dans ces moments là. C’était un vrai moment de détente.

Enfin, je me faisais un dîner vers 19 / 20h.

Ohmyfood : Il nous semble que demain commence aujourd’hui, prenant ses racines hier ! Que pensez-vous d’initiatives comme celle menée par l’association Kokopelli, spécialisée dans la sauvegarde des semences anciennes et oubliées ?

Jean-Louis Etienne : On évolue vers un besoin de qualité et d’intérêt pour ce que l’on mange. Et c’est tant mieux ! J’ai récemment lu une expérience où des gens avait fait des potagers accessibles à tous devant leur maison. Il y avait la qualité des légumes et la convivialité comme le partage.

Des démarches comme celle-ci et celle de Kokopelli sont évidemment à encourager. Car quel plaisir d’aller chercher ses tomates ! ça procure une jouissance avant même qu’on les mange ! On se réapproprie ainsi ce que l’on mange.

Les potagers peuvent d’ailleurs s’imaginer sur les balcons…

Ohmyfood : Enfin… pour vous, on mangera quoi en 2050 ?!

Jean-Louis Etienne : D’après les prévisions, on sera 9 milliards en 2050 ; et 7 personnes sur 10 habiteront en milieu urbain.

Cela ne fait pas beaucoup d’espaces libres pour s’occuper des jardins et potagers…

Une ville comme Paris par exemple a 2 à 3 jours de réserves alimentaires. On le capte, l’alimentation peut devenir un bras de levier très fort ! On peut vite isoler des villes.

Aujourd’hui, on parle par exemple des cultures hydroponiques. Ces techniques de cultures sont réalisée sur des substrats neutres (sable ou billes d’argile par exemple, en bacs), auquel on apporte sels minéraux et nutriments nécessaires. Ces cultures hors sols peuvent faciliter l’alimentation proche des villes. On en voit déjà le résultat en vente dans nos magasins avec ces cœurs de salade tous beaux sans terre…  Mais ça ne pourra pas être notre alimentation de demain. On aura toujours besoin de « ballasts » avec des fibres…

Il y aura bien sûr une évolution des goûts, mais on ne se nourrira pas avec des gélules !

Et le besoin du goût reste.

Les choses sont paradoxales… La France est le pays des grandes toques. On a poussé au maximum la médiatisation des 3 étoiles, mais le citoyen est déconnecté de cela. Quand on voit l’alimentation dans les écoles ou les hôpitaux, il y a un vrai décalage ! On devrait vraiment apprendre à nos enfants, à la maison comme à l’école, à s’alimenter  en connaissance…

Un grand merci à Jean-Louis pour le temps qu’il nous a consacré, et à Elsa pour le lien plein d’amitié !

Et retrouvez la prochaine expédition qu’est en train de monter Jean-Louis Etienne : http://jeanlouisetienne.com/polarpod/

 

 

 

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