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35 ans d’agriculture bio-dynamique : témoignage

Didier de la Porte (agriculteur en biodynamie près de Trouville)  nous raconte ses choix, son quotidien, ses convictions…

Didier de la Porte

Didier de la Porte

J’ai commencé en 1978 en tant qu’aide familial. Et ai repris la ferme à mon compte en 1979.  Rien de brutal dans mon parcours, c’est la vie qui m’a amené tranquillement à la bio-dynamie.

La nature et l’agriculture ont toujours mené ma vie et cela depuis tout petit. Dans le cahier que ma mère tenait sur ses 6 garçons, on peut lire : « À 3 ans 1/2, Didier suit son père partout et est déjà au courant de tout ce qui concerne la ferme ».
Car mon père était agriculteur, le seul de la famille (son père était banquier, son beau-père assureur !), un retour à la terre à une époque où cela n’existait pas encore. Donc je n’ai pas, comme la plupart des bio-dynamistes, eu à faire un retour à la terre, mon père l’a fait pour moi… me mettant  sur une ferme, tout en restant issu d’un milieu familial absolument pas rural où le niveau bac+5 est la norme. Et par là, je rejoins la plus part des bio-dynamistes dont la culture est très rarement rurale.

Cette ferme où j’ai passé toute ma vie est  un lieu « magique » d’emblée favorable à la bio-dynamie par son ensemble étonnamment diversifié où tout s’équilibre.

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Bois, prairies protégées au milieu des bois, prairies ouvertes sur la mer très favorable au foin, étang,  zones marécageuses, nombreuses haies d’essences multiples… Tout est là. Cette ferme est située dans un petit vallon qui au nord, commence à moins de 100 m de la mer, mais qui est déjà à 120 m d’altitude 800m plus loin, nous offrant ainsi en coupe, la géologie de toute la région. Si bien que dans les bois qui composent la moitié sud du lieu, notre principal terrain de jeux de mon enfance, nous traversions successivement l’ensemble des associations végétales de sous-bois, des terres calcaires aux terres acides. J’ai alors pu m’imprégner du lien étroit qui existe entre la diversité des plantes et le milieu, entre l’évolution de la forme des plantes et le milieu, entrant ainsi dans les processus dynamiques des plantes et des lieux, ce qui me conduisait tout naturellement vers la bio-dynamie.

Dans le cahier écrit par ma mère, on peut lire aussi « À 2ans ½, quand Didier joue seul, il parle ou se chamaille avec des êtres imaginaires ».

« À 3 ans ½, il a beaucoup d’imagination, dans ses jeux il n’est jamais seul, il fait toujours parler un camarade imaginaire ». « À 4 ans, Didier joue toujours avec « son petit camarade » ». Et c’est vrai que quand quelqu’un me dit « Quand je te vois seul au milieu de tes champs, je ne comprends pas comment tu fais? ». Je suis étonné car quand je suis au milieu de la nature, je n’ai jamais l’impression d’être seul, bien au contraire. Aujourd’hui encore, si un stagiaire a envie de prendre une radio, je ne reste pas avec lui car je n’aime pas du tout être diverti quand je suis avec le sol que je prépare, les plantes que je sarcle, les légumes que je cueille. Et dans ce lien étroit que j’ai avec la nature, je rejoins l’essentiel de la bio-dynamie. Donc là encore, pas de grand bouleversement dans ma vie, mais une progression régulière dans cet aspect qui me tient particulièrement à cœur et que j’approfondis constamment.

Dès 7 ans, je demande de l’argent à Noël et à mes anniversaires. Et à 9 ans, quand la somme est suffisante, j’obtiens l’autorisation de mon père ; il veut bien que j’achète mon premier couple de dindons à condition qu’il n’ait jamais à s’en occuper. Alors que ma mémoire n’a jamais été très bonne, j’ai encore le souvenir étonnamment précis de cet instant tellement il était important pour moi. Je me vois attendre, entièrement concentré et déterminé, au ras de la porte … des WC, car c’est là que mon père se trouvait au moment où je me suis décidé à faire ma demande. Je vois la porte s’ouvrir et cet homme alors très grand pour moi, apparaître en contre-jour… le « Oui …, mais … » est immédiat.
Une nouvelle vie commence.

Avec le bénéfice de mon élevage suivent poules cayennes,  pintades, canards,… et à 12 ans un premier essaim d’abeille.

Ma vie est entièrement tournée vers mes élevages que je fais déjà en « bio » sans le savoir… Lorsqu’un renard tue ma première dinde qui pondait un peu trop loin dans les rhododendrons, on peut lire dans mon « cahier d’élevage » : « (…) Je ne m’en remettrai jamais ».

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux plantes médicinales (je n’avais pas 18 ans), il était déjà clair pour moi que ce ne serait pas avec ma bien petite mémoire que je pourrais intégrer un tel sujet. Cela ne me paraissait envisageable que par une plus grande observation et compréhension de la plante afin de tenter d’en lire directement les propriétés. Et c’est donc encore tout naturellement que j’ai pu ensuite aborder « l’observation goethéenne » des plantes chère aux bio-dynamistes. Cette manière d’observer, utilisée par Goethe dans ses travaux scientifiques, tente de faire entrevoir comment dans la plante, les formes, les couleurs, les gouts, les odeurs sont le résultat d’un équilibre dynamique entre de nombreux champs de force. Goethe nous montre ainsi comment  chaque plante est dérivée  d’une plante originelle, idéelle, archétype de toute plante. Il nous montre comment elle est le résultat d’un niveau d’équilibre qui lui est spécifique et qui se manifeste tant dans son aspect que dans ses  propriétés.

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Dès 1971, à la suite de la lecture d’un livre de Rudolf Steiner offert par un cousin alsacien – dans cette région tous les étudiants connaissent au moins de nom ce philosophe autrichien, père de l’anthroposophie -, je me sens aussitôt concerné et me plonge dans son œuvre.

Mais ce n’est qu’en 1974, en allant à une conférence sur les influences cosmiques en agriculture, que je découvre les conséquences agricoles de cette vision du monde : l’agriculture bio-dynamique. Je faisais alors des études d’agronomie en vue de faire de la recherche, car mon père nous avait toujours dit que ce n’était pas possible de reprendre la ferme, pas viable car trop petite et pas assez facilement mécanisable. C’est aussitôt très clair pour moi, cette recherche sera sur l’agriculture bio-dynamique. Avec l’idée, dans un premier temps, et une fois mes études terminées, d’essayer d’en vivre sur la ferme de mes parents. Car mon but est de vouloir faire connaître cette agriculture en la pratiquant et en témoignant de mes pratiques.

Aussitôt je m’inscris et participe aux rares séminaires français d’information sur la bio-dynamie. J’ai la chance d’être présent lors des premières interventions de Maria Thun en France. Cette allemande nous expose le résultat de ses recherches monumentales qui ont permis de mettre en relation les différentes qualités de jours de semis et la position de la Lune dans les constellations zodiacales. Elle en esquisse aussi le lien avec la météorologie. Ses recherches sont à l’origine des calendriers des semis lunaires que l’on rencontre maintenant dans toutes les jardineries.

En 1976, avant de reprendre la ferme, la vie m’offre encore une année complète d’observation des plantes et du ciel étoilé.

Alors objecteur de conscience car il était déjà hors de question pour moi d’apprendre à tuer,  je me rends sur mon lieu d’affectation alors obligatoire, les Eaux et Forêt, avec l’intention clair d’y trouver de bonnes raisons pour déserter mon « poste ». Et effectivement, dès les 5 premières minutes, mon « chef » pas du tout content de me voir arriver et d’avoir à s’occuper  de moi, m’avait déjà donné bien plus d’arguments que je n’en avais besoin! Très  en colère, il me tend un courrier, « C’est pas mon jour ! En plus de vous, regardez ce qui me tombe dessus ce matin ! Je ne connais rien aux plantes de sous-bois, comment voulez vous que je leur fasse çà !!! » Je regarde le dossier. Effectivement, le travail était très important. Parallèlement à une étude des sols qui était en cours, on lui demandait de faire la cartographie de toutes les plantes de sous-bois de la forêt qu’il avait en garde, ceci afin de mieux connaître le milieu et d’ajuster les techniques forestières. Sa litanie terminée, je lance ma première phrase « Je vais vous faire çà ». Devant son air perplexe, je lui décris un peu mon parcours et ma passion pour les plantes. Un sourire apparaît, et de « chef », le voilà devenant  « équipier » près à faire tout ce qu’il peut pour m’aider dans les limites de son temps.

Je suis donc resté 1 an à sillonner la forêt en journées et passer mes soirées dans un petit hôtel-restaurant-bar à la lisière de la forêt. 2 retraités étaient aussi en pension à l’année : nous fîmes vite connaissance. L’un d’eux était passionné d’astronomie et avait pour seul bien, un magnifique télescope qui comblait nos soirées lorsque la météo était favorable. C’est cette année là que j’ai vraiment commencé à observer les liens qu’il y avait entre la météo et la position des planètes dans les constellations zodiacales. Cette nouvelle passion ne m’a plus jamais quitté. Depuis cette période et encore aujourd’hui, je note trois fois par jour le temps qu’il fait et tente d’en voir le lien avec les positions astronomiques du moment.

Question de la rédaction : est-ce qu’on peut dire que cette pratique est plus qu’une technique, mais quasi une philosophie ? Que l’on retrouve alors dans d’autres pans de votre vie.

Notre façon de vivre avec la nature nous met dans une dynamique générale de partenariat.

Un client n’est pas quelqu’un que l’on essaye de tromper pour en tirer un maximum d’argent, c’est un partenaire tout à fait essentiel dans notre organisme agricole et qui a toute notre reconnaissance car c’est le choix qu’il fait de nous acheter nos produits qui nous permet de continuer notre activité. Les autres maraichers ne sont pas des concurrents mais des collègues avec qui nous progressons à travers tous les échanges que nous avons. Nos fournisseurs sont choisis parmi ceux qui sont dans cette dynamique générale. Pour le contrôle de la bio, nous prenons Ecocert  qui a été créé pour la bio et qui ne contrôle que çà. Et le contrôleur n’est plus celui qui nous dérange, il est quelqu’un de compétant capable de nous donner de bonnes informations et de nous aider à mieux travailler.

et sa femme Isabelle, travaillant avec lui au quotidien

Didier et sa femme Isabelle, travaillant avec lui au quotidien

Finalement pour faire entrevoir ce qu’est pour moi la bio-dynamie, j’ai envie de reprendre une définition que Rudolf Steiner a faite de l’anthroposophie : « C’est un chemin de connaissance qui mène de l’esprit qui est en l’homme vers l’esprit qui est en l’univers » en précisant que le terme « connaissance » ne veut pas dire ici le « savoir », celui-ci est appris. C’est un chemin où lentement le monde se révèle de l’intérieur… petit à petit… c’est un chemin d’ouverture de la conscience…

Pour en savoir plus :

Sur l’agriculture bio-dynamique : http://www.bio-dynamie.org/

Sur Maria Thun : http://fr.wikipedia.org/wiki/Agriculture_biodynamique et http://www.vitisphere.com/breve-59303-Biodynamie-deces-de-Maria-Thun-creatrice-du-calendrier-des-semis.html

Sur Rudolf Steiner : http://www.anthroposophie.fr/saf-stei.php et http://www.cles.com/enquetes/article/rudolf-steiner-et-la-biodynamique

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